Madimba Kadima-Nzuji : « En 2015, je croyais au potentiel de l’économie numérique congolaise. Onze ans après, où en sommes-nous ? »

En avril 2015, je publiais sur Agence Ecofin un article intitulé « Pourquoi devez-vous investir dans l’économie numérique en RDC ? ».

La montée de nouveaux acteurs dans des secteurs variés (médias, fintech, distribution alimentaire), la naissance de tiers lieux et le début de la prise en charge par le droit de ces nouvelles pratiques me donnaient de l’espoir. Et je posais naïvement cette question à mon lecteur et à ma lectrice : « La vraie bataille se livre au niveau des opérateurs privés. La Kinshasa Valley est en train de prendre forme, voulez-vous participer ou être spectateur ? »

A l’heure où j’écris ces lignes, les réseaux sociaux ont remplacé les sites et le commerce électronique s’est démocratisé. Depuis que j’enseigne le cours de Ecommunication des entreprises à l’Université des Sciences de l’Information et de la Communication (UNISIC), à chaque promotion, au minimum deux étudiantes vendent des vêtements, des perruques ou des produits cosmétiques sur Facebook ou Instagram.

Mais comme dirait Kylian Mbappe : « le football, il a changé » et onze ans plus tard, avec 64,7 connections mobiles actives et 34,7 millions d’internautes fin 2025, je retrouve cet article avec un mélange de satisfaction, de curiosité et de prudence. Satisfaction d’avoir participé à une réflexion sur les potentialités d’un secteur encore émergent. Curiosité devant les transformations intervenues depuis. Prudence, enfin, car le passage du potentiel à la réalité économique mérite davantage qu’un enthousiasme rétrospectif.

De ce regard sur le passé est née une nouvelle question : avons-nous véritablement construit une économie numérique congolaise, ou avons-nous surtout développé notre consommation du numérique ?

Le commerce électronique congolais : quand WhatsApp, Facebook et Instagram font la loi

En avril et juillet 2015, avec mon associé et frère Eric Niati Niati , nous avions également consacré deux publications aux premières tendances du commerce électronique congolais, à partir de données fournies par Lezando, un des premiers sites de ecommerce. Bien que Lezando ait péri corps et bien, les résultats étaient instructifs.

Entre les deux premiers trimestres de 2015, la valeur moyenne du panier d’achat sur cette plateforme était passée de 84,90 à 124,70 dollars américains. Les utilisateurs achetaient moins d’articles par transaction, mais pour un montant global plus élevé.

Nous y voyions un indice possible de confiance croissante envers le commerce électronique. À l’époque, les obstacles étaient déjà identifiés : accès à Internet, moyens de paiement, logistique, bancarisation, cadre juridique et capacités de financement des entreprises.

(…) la logistique demeure un frein structurel. Les difficultés de livraison du dernier kilomètre, la couverture géographique et les coûts de transport limitent l’extension des services au-delà des principales agglomérations (Kinshasa, Lubumbashi, Matadi,…). Et les startups restent les parents pauvres du financement et de la bancarisation.

A l’heure où j’écris ces lignes, les réseaux sociaux ont remplacé les sites et le commerce électronique s’est démocratisé. Depuis que j’enseigne le cours de Ecommunication des entreprises à l’Université des Sciences de l’Information et de la Communication (UNISIC), à chaque promotion, au minimum deux étudiantes vendent des vêtements, des perruques ou des produits cosmétiques sur Facebook ou Instagram. La mécanique est souvent la même : Facebook ou Instagram pour montrer la marchandise ; WhatsApp ou Messenger pour discuter avec les clients ; le cash, le mobile money (M-Pesa, Airtel Money, Orange Money) ou les applications bancaires comme Illicocash de Rawbank ou Leo de UBA pour conclure la transaction.

Plus de 30 plateformes ont vu le jour depuis 2015, avec des fortunes diverses, et elles peuvent être réparties en quatre catégories : les marketplaces généralistes, les plateformes de petites annonces, les boutiques en ligne spécialisées et les applications de commande et de livraison. Et plusieurs obstacles ont été résolus ou sont en voie de résolution: l’accès à Internet est en hausse (de 10 millions en 2015 à 36 millions en 2026), les moyens de paiement se sont largement améliorés avec le mobile money et les opérateurs de téléphonie mobile proposent des API pour l’intégration de ces paiements.

Par contre, la logistique demeure un frein structurel. Les difficultés de livraison du dernier kilomètre, la couverture géographique et les coûts de transport limitent l’extension des services au-delà des principales agglomérations (Kinshasa, Lubumbashi, Matadi,…). Et les startups restent les parents pauvres du financement et de la bancarisation.

Le secteur numérique congolais: d’un droit fragmenté à une volonté de puissance

En 2015, j’avais également souligné le rôle du droit OHADA et de la réglementation du paiement électronique dans le développement de l’économie numérique. À cette époque, l’absence d’un cadre national général consacré au commerce électronique faisait partie des questions que les entrepreneurs devaient affronter.

Depuis, le paysage institutionnel et juridique a considérablement évolué marqué par l’émergence de nouveaux acteurs institutionnels (ministère de l’économie numérique, l’Agence pour le développement du numérique) et privés comme le Réseau des Acteurs Numériques – RAN, et le renforcement du cadre juridique et réglementaire notamment le Code numérique de 2023.

L’émergence de nouveaux acteurs institutionnels et d’une gouvernance active

La gouvernance du secteur repose principalement sur plusieurs institutions complémentaires :

  • Le ministère de l’Économie numérique : chargé de la définition, de la coordination et de la mise en œuvre des politiques publiques relatives à l’économie numérique, aux services numériques et à l’innovation.
  • Le ministère des Postes et Télécommunications : responsable du développement du secteur postal et des télécommunications.
  • L’Agence pour le développement du numérique (ADN) : structure rattachée à la Présidence de la République, chargée de l’accompagnement stratégique, du suivi et de l’évaluation de la transformation numérique.
  • L’Autorité de régulation de la poste et des télécommunications du Congo (ARPTC) : régulateur sectoriel assurant également, à titre transitoire, certaines missions de régulation des services numériques.
  • La Banque centrale du Congo (BCC) : autorité de régulation des systèmes de paiement, de la monnaie électronique et des services financiers numériques.
  • Le Conseil national de cyberdéfense (CNC) : service spécialisé rattaché au Cabinet du Président de la République, chargé de la coordination des services de cyberdéfense et de cyber-renseignement, du conseil stratégique et de la contribution à la gestion des crises cybernétiques.

Le Code du numérique prévoit en outre des institutions spécialisées : l’Autorité de régulation du numérique (ARN), l’Autorité nationale de certification électronique (ANCE), l’Autorité de protection des données (APD), l’Agence nationale de cybersécurité (ANCY) et le Conseil national du numérique (CNN). Leur opérationnalisation demeure un enjeu institutionnel majeur.

Le renforcement d’un cadre juridique et réglementaire qu’il reste à appliquer

Le cadre juridique congolais couvre désormais les télécommunications, les transactions électroniques, le commerce électronique, la protection des données personnelles, la cybersécurité, les paiements numériques et l’entrepreneuriat innovant. Les principaux instruments sont :

La Constitution du 18 février 2006, notamment son article 31 relatif à la protection de la vie privée.

La loi n°014/2002 du 16 octobre 2002, portant création de l’ARPTC.

La loi n°18/019 du 9 juillet 2018, relative aux systèmes de paiement et de règlement titres, complétée notamment par l’Instruction n°24 de la BCC sur la monnaie électronique.

La loi n°20/017 du 25 novembre 2020, relative aux télécommunications et aux technologies de l’information et de la communication.

L’ordonnance-loi n°22/030 du 8 septembre 2022 (Startup Act), relative à la promotion de l’entrepreneuriat et des startups.

L’ordonnance-loi n°23/010 du 13 mars 2023 portant Code du numérique, principal instrument juridique transversal encadrant les activités et services numériques, les transactions électroniques, les données personnelles et la cybersécurité.

L’arrêté ministériel n°051/2024 du 17 août 2024, relatif à l’harmonisation des régimes réglementaires des télécommunications et du numérique.

Les arrêtés ministériels n°004 et n°005 du 11 mars 2026, fixant respectivement les modalités d’autorisation et de déclaration des activités et services numériques.

La Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, ratifiée par la RDC le 6 mars 2025.

Sur le plan stratégique, ces instruments sont complétés par le Plan national du numérique « Horizon 2025 », la Stratégie nationale de cybersécurité 2022-2025 et, plus récemment, la Politique sectorielle de l’économie numérique et la Stratégie nationale de l’intelligence artificielle à l’horizon 2030, présentées en août 2026.

Et maintenant l’IA…

J’ai tellement à vous dire que cela mérite un prochain article. L’intrusion de l’intelligence artificielle dans nos sociétés bouleverse nos attitudes professionnelles et notre rapport à la création. Elle nous a obligé collectivement à déterminer une stratégie nationale afin d’adresser ce nouveau défi.

En attendant cet nouvel opus, je vous propose de suite la lecture de mon article sur les relations entre l’IA et la création littéraire et artistique publié en tant que chercheur du Laboratoire des Recherche en Sciences de l’Information et de la Communication – LARSICOM : L’intelligence artificielle peut-elle dessiner un mouton ? dans les Actes du colloque des Deuxièmes Rencontres congolaises de recherches sur le journalisme (p.243–253). Cette réflexion interroge la créativité algorithmique, la propriété intellectuelle, les droits des créateurs et les rapports entre l’intelligence humaine et les systèmes génératifs.

Onze ans après, une conviction demeure

Je pourrais conclure en affirmant qu’en 2015 j’avais raison de croire à l’économie numérique congolaise. Ce serait confortable, mais intellectuellement insuffisant. Il est plus intéressant de constater que plusieurs opportunités identifiées à l’époque ont changé de nature, tandis que certaines difficultés structurelles continuent d’interroger notre capacité à transformer l’innovation technologique en développement économique.

Aujourd’hui, ma conviction est la suivante : il nous faut continuer à investir dans l’économie numérique congolaise pour dépasser l’état de consommateurs nets à celui de créateurs de valeurs et de richesses.

Cette ambition dépasse la technologie. Elle concerne l’éducation, le financement, la gouvernance, le droit et la capacité des organisations à travailler ensemble. Il nous faut donc collectivement nous assurer des efforts nécessaires pour transformer la République Démocratique du Congo en une Digital Nation.

Qui est Madimba Kadima-Nzuji ?

Professeur Madimba Kadima-Nzuji, PhD

Professeur à l’Université des Sciences de l’Information et de la Communication (UNISIC), Madimba KADIMA-NZUJI est titulaire d’un doctorat en sciences juridiques de l’Université catholique de Louvain. Il est consultant en droit international économique et est actuellement conseiller du Directeur Général de GECAMINES SA. Passionné de littérature, il est l’auteur de nombreuses publications dont un essai, plusieurs études et un roman. Il a notamment collaboré à une recherche organisée par l’Ambassade de Suisse en RDC sur le secteur minier (2014), dont il a rédigé la note finale. Il a contribué aussi à la révision du Traité instituant le Forum des Parlements de la CIRGL (2016).

En 2020, pour le think tank Génération Congo, il a dirigé une étude sur l’applicabilité de la loi sur la sous-traitance en République Démocratique du Congo. En 2024, il a publié un article sur la communication de la Rumba : « Mémoires mortes, mémoires vives : comment la digitalisation et la communication peuvent contribuer à la sauvegarde de la Rumba » dans l’ouvrage collectif intitulé La rumba congolaise, Envol de la base identitaire vers les vertices du patrimoine de l’humanité. Sa dernière communication au colloque Vérité, fiction et savoir à l’ère de l’IA : quels repères pour les citoyens, organisé par le Laboratoire de Recherche en Sciences de l’Information de la Communication – LARSICOM, portait sur l’art et l’IA et s’intitulait « l’intelligence artificielle peut-elle dessiner un mouton ? » – Actes du colloque des Deuxièmes Rencontres congolaises de recherches sur le journalisme, pp.243–253.

Madimba Kadima-Nzuji, PhD/Docteur en droit/Conseiller stratégique/Professeur d’université/Affaires publiques

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